Homélie rencontre des confrères MEP – Mardi
5 novembre 2013
Rm12,5-16 ; Lc 14,15-24
« Heureux… », le mot résonne encore à nos oreilles…
Nous l’avons entendu, il n’y a pas si longtemps. Il avait la force d’une parole
qui se reçoit et qui est accueillie car elle dit notre désir ! Heureux… Ces
béatitudes, c’est du haut d’une montagne qu’elles ont été prononcées. Dans un
lieu qui dit la rencontre de Dieu ! Dans un lieu qui malgré la présence de
la foule, invite à déployer le regard vers des infinis qui se font
éternellement commencement. Ces béatitudes, elles nous ont dévoilés un bonheur
qui n’a sa pleine dimension que dans le Christ et le mystère de sa mort et sa
résurrection qu’il nous fait traverser.
Et voilà qu’aujourd’hui, une autre béatitude est prononcée.
Elle se présente comme une réponse spontanée à une parole entendue… Que
répondre à l’annonce du salut offert si ce n’est une parole qui dit la joie d’y
participer ? Reconnaître en Jésus l’homme-Dieu offrant le salut, c’est
rentrer dans cette béatitude, dans cette joie qui nous fait croire et espérer qu’un
jour nous serons assis à sa table !
Pourtant Jésus, le même qui nous invitait à la joie ne semble
pas partager l’enthousiasme de cette personne. Il ne le gratifie pas d’un
« en cela tu dis vrai » ou « tu n’es pas loin du Royaume ».
Non, face à son enthousiasme, Jésus oppose la réalité tragique, celle du cœur
humain, celle de la vie humaine. Il sait combien sont fragiles nos pensées et
fluctuant nos désirs. Il sait combien notre vie humaine, notre service
pastoral, nos désirs vont se retrouver confrontés à la complexité du réel, aux
faux semblants du péché et à cette peur viscéral de mourir et de vivre.
Et par une histoire des plus quotidiennes, il abaisse nos
enthousiasmes à l’acceptation pleine et entière de la réalité. Les béatitudes de
la montagne sont si proche de notre expérience humaine : la paix, la
docilité, les pleurs, la miséricorde… Dans les actions les plus quotidiennes,
elles font émerger Dieu et la surabondance de sa grâce. En revanche, la joie qui
jaillit du cœur de cet homme semble délier le repas du royaume du repas de
l’aujourd’hui ! L’émergence de sa joie eschatologique semble l’écarter de ce repas du maintenant du salut qui nous
conduit à la suite du Christ sur le chemin des béatitudes.
Alors Jésus le lui rappelle. Le repas est prêt mais les
destinataires ne le sont pas. Le repas est prêt mais les tâches quotidiennes,
la peur de la rencontre, les excuses faciles prennent le pas sur l’invitation.
L’aujourd’hui de la rencontre est reporté à demain. Et voilà que face à ce
refus, les pauvres, les boiteux, les estropiés viennent prendre place… Puis
tous ceux qui permettront à cette salle du banquet d’être pleine pour que rien
de la joie de la rencontre ne soit perdu. Face au refus de certains s’oppose l’acceptation
de beaucoup d’autres…
Qui sont ceux qui appellent sinon les missionnaires de
l’évangile, les hommes et les femmes qui ont donné et qui donnent leurs vies
pour l’évangile ! Qui sont ceux qui sont appelés sinon ceux qui ont été baptisés
et qui ont reçu en héritage la vie éternelle ! Qui sont ceux qui refusent,
ce sont ces mêmes missionnaires de l’évangile qui n’arrivent pas à accueillir
la joie du salut ! L’Evangile, bonne nouvelle du salut pour le monde, nous
place tour à tour dans ceux qui vont appeler et annoncer la joie de participer
à ce grand banquet mais aussi de ceux qui refusent de participer car ils ne
savent plus se laisser interpeller par la Parole de Salut. L’Evangile nous
place aussi dans cette masse de pauvres qui sont invités pour remplacer les
premiers. Paradoxe insupportable de nos vies… Ecart irréductible entre nos
désirs et la réalité de ce que nous sommes. Oui, nous sommes par notre
sacerdoce ministériel et baptismal appelé à annoncer le mystère de la joie du salut.
Mais cette annonce n’est rendue possible que dans un accueil profond de ce
mystère lui-même qui nous fait nous découvrir mendiant !
La joie de la béatitude, celle qui nous fait espérer contre
toute espérance que le Christ nous a sauvé, celle qui nous fait crier des
confins de notre être « Heureux celui qui participera au banquet… »
ne vient prendre sa force que dans la confrontation d’une autre parole. Cette
parole venue de la hauteur de la montagne et qui dit : Heureux, car
aujourd’hui tu pleures, tu te reconnais pécheur, tu travailles à la paix, tu
témoignes du pardon et de la justice ! Heureux car aujourd’hui en vivant
et accueillant ces béatitudes, tu accueilles ta pauvreté et te rend disponible
à cet Autre qui t’appelle… Heureux car le salut devient mystère qui s’accueille
dans les méandres d’un quotidien illisible, se vit dans les rencontres
journalières et s’annonce dans l’aujourd’hui… Heureux car le repas de la joie,
n’est pas si loin de nous…
Chers confrères, ce chemin des béatitudes, c’est celui qu’ont
vécu nos confrères dont nous faisons mémoire et celui que nous vivons
aujourd’hui dans nos différents ministères. Ces béatitudes sont celles
qui nous humanisant nous divinisent et nous conduise à nous recevoir dès
maintenant de la joie de Dieu. Car elles nous conduisent à la table des pécheurs,
à la table de l’eucharistie. Elles nous conduisent à ouvrir ce lieu fermé par
la peur pour que jaillisse l’Esprit nous invitant au plus profond de notre être
par ces mots : « heureux, heureux es tu, heureux sommes nous car nous
sommes invités au repas du Seigneur. » Amen !
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